Amman, 24 Mars- En attendant le pain de Mauvais Lyse

Premiers jours de confinement à Amman, Jordanie. L’aéroport a fermé le 17 mars et beaucoup d’étrangers ont pris un billet en catastrophe. Je suis toujours ici; au cours de ces semaines étranges, je tiens un carnet, par intermittence. En voici un extrait.

24 Mars 2020, Amman

« En attendant le pain »

Après quatre jours de couvre-feu, le gouvernement l'a promis : « Nous vous livrerons l'eau, le gaz et le pain ». Les supermarchés sont toujours fermés. Les cigarettes seront livrées dans trois jours, et pour le reste on verra. Le gaz pour les radiateurs, l'eau potable, ça peut attendre quelques jours, on peut même boire au robinet, mais le pain c'est l'alpha et l'oméga du repas, ça ne dure pas quatre jours, c'est comme ça.


Le pain, on l'attend dès le matin en faisant le pied de grue au portail : on guette, et dès qu'un bus passe les enfants du voisin sortent en courant.  Depuis son balcon le voisin hurle « C'est le pain ? » Le voisin se garde bien de sortir, en deux jours de couvre-feu la police a arrêté plus de 700 personnes dans les rues. Ça rend paranoïaque.


Le bus du pain est un bête bus municipal, avec des sacs plastiques entassés sur les sièges. Il livre 3 kilos par famille pour un dinar. Pour nous, il a refusé de s'arrêter. Il doit être sur une autre tournée.


Au boulot sur Skype, on se demande routinement des nouvelles. Comment ça va aujourd'hui ? « On attend le pain ». C’est la seule animation de la journée. On travaille dans le jardin pour mieux tendre l'oreille. Le voisin continue de nous héler ponctuellement. « À Shmeisani vous avez eu du pain ? » « Pas chez nous, pas encore. »


On a fini par comprendre que le bus ne fait pas la tournée des maisons mais qu'il marque des arrêts. Il faut aller au pain, c’est bien plus amusant, c'est une chasse au trésor. On le piste, par bouche à oreille, ou en remontant le fil de ceux qui errent dans la rue en portant leur sac plastique blanc.


À 21 heures, bien après les horaires officiels de distribution, les rues sont encore étrangement pleines pour un jour de couvre-feu. Aujourd'hui les sirènes de police omniprésentes en fond sonore se sont tues. Une quarantaine d'hommes sont rassemblés devant une boulangerie. Un enfant tient un plateau en plastique sur lequel sont posées cinq tasses de café. « C'est pour les policiers qui amènent le pain ».


Épaule contre épaule, les hommes attendent le pain sous les yeux des policiers qui, la veille, arrêtaient tous ceux qui sortaient. Ce soir nous déambulons librement : comment garder à la maison tous ces gens qui ont peur de manquer, ou qui ont déjà faim ? La file du pain, qui rassemble les émissaires de toutes les familles du quartier, symbolise la défaite momentanée du confinement face à la faim. La défaite du confinement, et celle des pouvoirs publics qui- ils l'avaient pourtant promis- n'ont pas réussi à livrer le pain à tous. Alors que l'attente se prolonge devant la boulangerie, le policier nous ordonne de nous disperser : « Allez au jardin public, ici on charge mais on ne distribue pas. Allez au jardin public, on charge ici et on vous amène le pain là-bas. »


Au jardin la même queue se forme à nouveau, la même attente. Soudain on entend une sirène de police, quelqu'un se met à courir par réflexe- hier encore on risquait la prison en marchant dans la rue. Les autres lui crient de rester, que c'est la police qui nous a dit d’être là. On fait bloc.


Après une quarantaine de minutes à se tordre régulièrement le cou pour guetter le bus, toujours rien. De plus en plus de gens et soudain : « Le bus est parti ! Où est le bus ? » On se regarde sans y croire, on revoit les yeux du policier au-dessus de son masque quand il nous promettait qu'on aurait le pain bientôt, qu'il suffit d'aller « là-bas ». Des hommes montrent leurs mains vides. Les réactions vont du rire nerveux, à la colère, à la résignation.


« Il est au premier rond-point, on m'a dit que le bus est au premier rond-point. » La foule s'écoule en direction du lieu indiqué, avec une lenteur qui indique que personne n'y croit vraiment. Effectivement, le rond-point est plein de monde mais pas de bus, ni de pain. On décide d'abandonner et de rentrer chez nous.


Je suis à quelques mètres de la maison quand quelqu'un crie : « Le pain ! Du pain ! » Derrière nous, un homme et ses fils se mettent à courir en direction de la boulangerie où nous étions rassemblés plus tôt. Un nouveau bus est à l'arrêt. Vide. La police y dit : « N'attendez pas ici, on charge juste le bus. Allez un peu plus loin, au jardin public. Dès que le bus est prêt, on vous livrera. »

 

Lyse Mauvais vit à Amman depuis Septembre 2019. Après une enfance passée en Afrique de l’Est et de l’Ouest, elle a étudié la science politique en Europe. Ceci l’a menée en Jordanie ou elle a travaillé dans l’humanitaire pendant un an. Elle survit maintenant grâce a des piges et des traductions, déambulant librement à travers la Jordanie - autant que le permet le confinement.